Mauritanie et diaspora : les militants anti-esclavage sous pression judiciaire (senegalnews.sn)

Arrestations, intimidations et procès : la lutte contre l’esclavage par ascendance fait face à une répression croissante
Les arrestations arbitraires et le harcèlement judiciaire visant des militants abolitionnistes suscitent une vive inquiétude en Afrique de l’Ouest et au-delà. En Mauritanie, mais aussi en France, plusieurs défenseurs des droits humains dénoncent une stratégie visant à réduire au silence ceux qui combattent l’esclavage par ascendance. Le cas de Diko Hanoune s’inscrit dans un contexte plus large de pressions exercées contre les voix dissidentes.
En Mauritanie, plusieurs militants engagés dans la lutte contre l’esclavage ont été arrêtés après avoir dénoncé des cas impliquant notamment une fillette mineure. Parmi eux figurent Abdallahi Abou Diop, responsable des droits humains de l’IRA (Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste), ainsi que Elhadj El Id et Mohamed Nema, coordinateurs du mouvement.
D’autres militants, tels que Bounass Hmeida, Mohamed Vadhel Aleyett, Mme Lalla Vatma, Mme Rachida et la journaliste Warda Ahmed Souleymane, sont également détenus. À ces arrestations s’ajoute le cas de militants du mouvement Ganbanaaxu, issus de la communauté soninké, dont Papa Camara, Adama Traoré, Lekhbarou Traoré et Bakary Traoré. Ces derniers sont emprisonnés depuis 2022 et accusés à tort, selon leurs soutiens, pour avoir dénoncé des pratiques héritées de l’esclavage.
Un système toujours enraciné car malgré son abolition officielle, l’esclavage par ascendance reste une réalité dans plusieurs pays du Sahel. En Mauritanie, en dépit de lois adoptées en 1981, 2007 et 2015, des dizaines de milliers de personnes vivraient encore dans des conditions assimilables à l’esclavage, notamment dans les zones rurales.
Au Mali, des estimations avancent que près de 800 000 personnes seraient concernées, dont environ 200 000 sous dépendance directe. Dans certaines régions, les victimes subissent travail forcé, violences physiques et marginalisation sociale.
Au Sénégal, si les formes visibles sont moins répandues, les séquelles sociales persistent. Selon le Global Slavery Index 2023, environ 49 000 personnes seraient exposées à des formes de servitude moderne, révélant des inégalités structurelles toujours présentes.
Au-delà des chiffres, les défenseurs des droits humains dénoncent une tendance préoccupante : la criminalisation de leur engagement. Arrestations, poursuites judiciaires, campagnes de discrédit et intimidations constituent autant de moyens utilisés pour freiner leur action.
Le cas de Diko Hanoune illustre cette situation. Comme d’autres militants, il affirme avoir été confronté à des pressions judiciaires en raison de son engagement contre l’esclavage par ascendance. Pour les organisations de la société civile, ces pratiques visent à protéger un système profondément enraciné en dissuadant toute contestation.
Un enjeu régional et politique car l’esclavage par ascendance dépasse les frontières nationales et constitue un défi majeur pour la stabilité sociale et le développement économique de la région. Face à cette situation, les acteurs de la société civile appellent à des réponses coordonnées.
Au Sénégal, un projet de loi visant à éradiquer définitivement ces pratiques est en discussion, porté notamment par des organisations engagées dans la lutte contre les discriminations héritées de l’esclavage.
Les militants exhortent les États à aller au-delà des déclarations en adoptant des mesures concrètes : application effective des lois existantes, protection des victimes et des défenseurs des droits humains, formation des institutions judiciaires et sécuritaires, et mise en place de politiques d’inclusion sociale.
Briser le silence, car pour les observateurs, la question de l’esclavage par ascendance reste largement sous-médiatisée. Les médias sont appelés à jouer un rôle clé en documentant les cas, en donnant la parole aux victimes et en mettant en lumière les réalités souvent invisibilisées.
Derrière les statistiques se trouvent des milliers de vies marquées par la discrimination, la privation de droits et l’exclusion. Pour les militants, la lutte continue, malgré les risques, avec un objectif clair : mettre fin à un système qui nie encore aujourd’hui la dignité humaine.
Mamadou Touré