Lettre des Détenus Abolitionnistes Mauritaniens
مبادرة إنبعـــاث الحــــركة الانعتـــــــاقية
INITIATIVE DE RESURGENCE DU MOUVEMENT ABOLITIONNISTE EN MAURITANIE
IRA RÉCÉPISSÉ N° FA 010000102912202100001
Au Président de la République du Ghana, au premier responsable de l’Union Africaine, aux ONG abolitionnistes africaines réunies à Dakar (Sénégal), le 28 mars 2026.
Nous sommes trois femmes et quatre hommes issus de la communauté afro-autochtone de Mauritanie appelée Haratines, c’est-à-dire esclaves et esclaves affranchis locuteur de l’arabe dialectal hassaniya, parlé dans ce pays.
Nous constituons la communauté la plus importante sur le plan démographique, devant les autres composantes nationales que sont les Peuls, les Maures ou Arabes Sanhaja, les Soninké, les Wolof et les Bambara.
Nos aïeuls, Africains autochtones, ont été réduits en esclavage par des conquérants arabes et berbères venus de l’Arabie et de l’Afrique du Nord au cours des siècles passés. Sur le territoire devenu par la suite la République islamique de Mauritanie, toutes les communautés arabophones, berbérophones ainsi que les ethnies noires africaines pratiquaient l’esclavage à grande échelle.
À l’avènement de la colonisation française, la France a choisi d’éradiquer la pratique de l’esclavage chez les ethnies noires tout en renforçant les chefferies féodales, auxiliaires de son pouvoir colonial. En revanche, elle a largement toléré, voire renforcé, l’emprise des esclavagistes nomades arabes, berbères et touaregs sur leur cheptel humain, issu dans sa totalité du peuplement africain autochtone désormais appelé Haratines.
De cet héritage colonial, la Mauritanie post-indépendance a conservé un système social féodal chez les négro-mauritaniens et un système authentiquement et anciennement esclavagiste chez les Arabes et les Arabes Sanhaja. Ainsi, chez les Maures de Mauritanie, l’esclavage constitue l’ossature du mode de vie et la colonne vertébrale du code d’honneur.
Ce mode de vie et ce code d’honneur demeurent fortement ancrés au sein de l’élite civile et militaire arabo-berbère qui a hérité de l’État post-indépendance.
Depuis lors, le pays connaît une régression marquée sous l’effet d’une succession de coups d’État militaires tribaux et claniques qui ont fini par instaurer un système d’apartheid non écrit mais solidement enraciné. Il s’agit d’un système hypocrite et paradoxal qui s’appuie sur la neutralisation des critiques internationales en investissant les institutions telles que les Nations Unies, l’Union Africaine et l’Union européenne.
La stratégie du pouvoir mauritanien consiste à ratifier toutes les conventions internationales contre le racisme, l’esclavage et les discriminations, à adopter des lois ambitieuses en apparence et à multiplier les déclarations dans les forums internationaux et sous-régionaux. Parallèlement, ce même pouvoir pratique une corruption systémique des fonctionnaires internationaux, chargés du suivi, tout en menant une répression constante et féroce, en interdisant les mouvements, ONG et partis politiques engagés contre l’esclavage, le racisme et la ségrégation d’État.
Autre stratégie trompeuse, le recrutement à des postes clés de répression et de lobbying contre les mouvements abolitionnistes d’hommes et de femmes issus des communautés victimes. Cela permet d’induire en erreur la communauté internationale à travers de faux témoignages biaisés émanant de ces hauts fonctionnaires, eux-mêmes pris dans un système de domination. Aucun cadre issu des communautés discriminées ne peut accéder à un poste de responsabilité sans avoir publiquement pris position contre l’émancipation des siens et nié la persistance de l’esclavage et du racisme.
Nous, détenus, avons dénoncé devant les tribunaux mauritaniens, le 4 février 2026, des crimes d’esclavage commis sur une fillette de 11 ans, Nouha Mohamed, soumise à des travaux forcés, privée de scolarité, de vêtements décents et de chaussures. Au lieu d’appliquer les lois qu’elles défendent dans les forums internationaux, les autorités mauritaniennes nous ont battus, torturés et emprisonnés. Le couple responsable de l’exploitation de cette enfant n’a pas été inquiété, au contraire, il s’est constitué partie civile contre nous.
Nous lançons un appel solennel au Président de la République du Ghana, à l’Union Africaine, à l’Organisation des Nations Unies, ainsi qu’à toutes les ONG internationales et africaines de défense des droits de l’homme, en particulier celles réunies à Dakar ainsi que les ONG sénégalaises, pour une mobilisation immédiate, coordonnée et efficace en faveur de la petite Nouha, de sa mère, de ses frères et sœurs, ainsi que des vingt pour cent de la population mauritanienne vivant encore sous le joug d’un esclavage ancestral avec la complicité des autorités.
Nous demandons l’ouverture d’une enquête internationale indépendante sur les pratiques esclavagistes en Mauritanie, la protection immédiate de la victime Nouha Mohamed et de sa famille, la libération des détenus abolitionnistes, ainsi que la mise en place d’un mécanisme de suivi international contraignant sur l’application des lois anti-esclavagistes.
Il s’agit de populations privées de filiation familiale en raison du viol systématique, sacralisé sous la forme du droit de cuissage, tel que perpétué par un code esclavagiste encore en vigueur et enseigné comme référence normative. Des centaines de milliers de personnes vivent sans secours ni soutien, des hommes mais surtout des femmes et des enfants qui naissent propriétés d’autrui et travaillent sans repos, sans salaire et sans existence légale.
Nous, détenus, sommes bien plus préoccupés par le sort de Nouha et celui des centaines de victimes sans protection qui partagent sa condition que par notre propre situation dans des cachots insalubres et nauséabonds. Un système carcéral totalement réfractaire aux droits des personnes considérées comme esclaves, aux droits des populations classées comme noires, aux droits des opposants véritables ainsi qu’aux droits fondamentaux des prisonniers.
Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président de la République du Ghana, Monsieur le Président de la Commission de l’Union Africaine, Mesdames et Messieurs les représentants des organisations de défense des droits humains, l’expression de notre haute considération.
Fait à Nouakchott le 28 mars 2026
Les détenus abolitionnistes mauritaniens