« Réaction à la conférence de presse du Président de la République – Sept années de pouvoir à l’épreuve des faits »

À l’occasion de la commémoration des sept années de pouvoir du Président de la République et à la suite de sa conférence de presse, M. Biram Dah Abeid publie une note d’analyse politique intitulée

« Réaction à la conférence de presse du Président de la République – Sept années de pouvoir à l’épreuve des faits ».

Dans ce document, il livre une lecture critique du bilan présenté par le Chef de l’État et confronte le discours officiel aux réalités économiques, sociales, institutionnelles et démocratiques vécues par les Mauritaniens. Cette note formule également plusieurs propositions destinées à nourrir le débat public sur les priorités nationales et les conditions d’une gouvernance plus efficace, plus transparente et davantage tournée vers l’intérêt général.
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A V A N T – P R O P O S

CETTE NOTE EST À la fois une réaction à la conférence de presse du

Président de la République et une analyse de son bilan après sept années de

pouvoir, qu’il s’apprête à célébrer le 1er août.

Cette note n’est pas une simple réaction à chaud. Elle est une réponse

exhaustive à la conférence de presse récemment tenue par le Président de la

République, dossier par dossier, argument par argument. J’ai choisi cette forme,

en complément de ma brève déclaration, parce que les questions qui se posent

aujourd’hui ne se règlent pas en quelques phrases, si claires soient-elles. Le

règne d’une corruption devenue systémique, l’ambiguïté persistante sur

l’avenir institutionnel du pays, l’exclusion de parlementaires que le Président

n’a pas jugé utile d’évoquer, l’état réel des services publics après sept années

de pouvoir : chacun de ces sujets mérite d’être posé avec la rigueur qu’il exige,

et non résumé en un slogan.

Cette note s’adresse donc à plusieurs publics à la fois. Aux citoyens

mauritaniens, qui ont le droit de confronter le récit officiel à la réalité vécue.

Aux journalistes, qui y trouveront une lecture argumentée de la conférence

présidentielle. Aux partenaires internationaux, qui doivent pouvoir se former

une opinion sur l’état de la gouvernance du pays à partir d’une analyse

approfondie, et non d’une simple polémique.

Je n’ai pas cherché à opposer une propagande à une autre, mais plutôt à

documenter un écart, entre ce que le pouvoir affirme et ce que les Mauritaniens

vivent, et à en tirer les conséquences politiques qui s’imposent. Cette note

assume un diagnostic sévère, mais aucune accusation qui ne soit étayée.

Biram Dah Abeid

 

S E C T I O N 0 1

Un Président sans vision, pris en étau entre l’autosatisfaction et les manœuvres des lobbies

J’AI SUIVI AVEC ATTENTION la conférence de presse récemment

donnée par le Président de la République. Ce qui m’en reste d’abord,

c’est une impression persistante d’absence de vision, doublée d’une

autosatisfaction pour le moins excessive. Après sept années de pouvoir

et une longue période de silence, les Mauritaniens étaient en droit

d’attendre de cet évènement autre chose qu’un simple exercice

d’autocélébration et de justification du bilan. Ils espéraient une lecture

lucide et sans complaisance des profondes mutations que traverse notre

pays, une vision claire de l’avenir et des engagements concrets,

répondant aux préoccupations et aux attentes des citoyens.

Dans un exercice sémantique destiné à donner le sentiment qu’il entend

le mécontentement qui monte dans le pays, le Président concède lui-

même la persistance de plusieurs problèmes. Mais reconnaître un

problème ne suffit pas à le résoudre. Derrière un langage

technocratique soigneusement lissé, mais inaccessible au plus grand

nombre, il nous a parlé de résultats grandioses dans tous les secteurs,

sans jamais nous dire quelle Mauritanie il voudrait construire,

énumérant des réalisations, sans nous expliquer quelles

transformations structurelles elles ont pu produire, détaillant les

ressources mobilisées, sans répondre à la seule question qui vaille : En

quoi les milliards investis depuis sept ans ont changé concrètement la

vie quotidienne des Mauritaniens ? Où sont les changements

mesurables dans l’emploi, l’éducation, la santé, l’accès à l’eau et à

l’électricité, les infrastructures, le pouvoir d’achat et les conditions de

vie ? Qu’a-t-on fait de concret pour faire reculer la pauvreté et la

corruption, pour promouvoir la justice et, surtout, la cohésion sociale ?

C’est à cette réalité vécue quotidiennement par les citoyens que doit se

mesurer un bilan, et non à la quantité de projets annoncés ou de

ressources mobilisées. Ce qui compte, c’est l’impact tangible de ces

investissements sur la vie des Mauritaniens. Or, le paradoxe de ces sept

années est précisément là : Jamais la pression fiscale et les ressources

budgétaires n’ont atteint de tels niveaux, sans toutefois que cette

abondance de ressources se traduise par une transformation à la

hauteur des potentialités du pays ou une amélioration perceptible des

conditions de vie des populations. Ce paradoxe est d’autant plus

saisissant que le PIB de la Mauritanie, porté notamment par le gaz de

Grand Tortue Ahmeyim, s’apprêterait pourtant, selon des prévisions

sérieuses, à bondir de moitié en quelques années. Comment alors

expliquer qu’une telle accumulation de recettes publiques, conjuguée à

une croissance économique appelée à connaître un tel saut, ne se

traduise pas par une amélioration à la hauteur des attentes et des

besoins des Mauritaniens ? La véritable question n’est pas de savoir

combien l’État a mobilisé ou dépensé, mais ce que ces ressources ont

effectivement changé dans la vie des citoyens. C’est à cette aune, et non

à celle des chiffres et des discours, que se mesure la pertinence des

politiques publiques et la réalité d’un bilan.

Le problème n’est donc pas seulement ce que dit le Président, mais bien

l’écart entre ce qu’il dit et ce que les Mauritaniens vivent.

« Est-ce le Président de la République qui est déconnecté de la

réalité des citoyens, ou ce sont les citoyens qui sont devenus

déconnectés du tableau que leur présente ce dernier ? »

Lors de cette conférence de presse, les Mauritaniens ont surtout eu le

sentiment d’avoir devant eux un Président prisonnier d’élites

soucieuses de lui présenter une image déformée ; des élites qui lui

rapportent que tout va bien, que les résultats sont exceptionnels, que la

corruption recule et que les institutions fonctionnent, alors que jamais

le décalage entre cette image idyllique et la perception des citoyens n’a

été aussi grand. Le plus préoccupant est que le Président semble

désormais avoir si bien intégré ce récit, qu’il en reprend

mécaniquement les éléments de langage sans en questionner la

pertinence, ni le croiser avec la perception populaire. Il faudrait, en

effet, être profondément déconnecté de la réalité du pays pour affirmer

que la corruption aurait reculé, alors que les Mauritaniens la vivent au

quotidien, lorsqu’il s’agit de la moindre démarche quotidienne, qu’il

s’agisse de souscrire un abonnement d’eau ou d’électricité, de

dédouaner des marchandises ou d’effectuer la moindre formalité

administrative. C’est précisément là que se situe le problème : Le

Président ne semble plus seulement entouré d’un système qui lui cache

la réalité ; il est devenu prisonnier du récit que ce système lui présente.

Je dois le dire franchement : cette situation m’a presque inspiré de la

compassion pour le Président. Il y a en effet quelque chose de

profondément pathétique à voir un chef d’État entouré d’une cour des

miracles qui lui cache la réalité, le rassure à longueur de journée et lui

présente un tableau imaginaire, pendant qu’elle continue de profiter de

la situation pour s’enrichir sans limites. C’est pourquoi je ne veux pas

seulement combattre le Président mais, et je le dis avec gravité et non

sans compassion : sauver ce dernier de ceux qui prétendent le servir,

qui lui cachent la réalité du pays, qui l’encouragent dans

l’autosatisfaction et le coupent de ses concitoyens, qui utilisent son

pouvoir pour leurs intérêts et qui, demain, le laisseront seul porter la

responsabilité des turpitudes. Car ceux qui lui disent aujourd’hui que

tout va bien ne seront pas là, demain, pour répondre de ce qui ne va pas.

Ils auront profité de la proximité du pouvoir et accumulé les privilèges

et les richesses, tandis que le Président restera, lui, comptable devant

Allah SWT et devant l’Histoire de ce qui aura été fait durant sa

gouvernance. Au demeurant, ce sont exactement les mêmes qui avaient

servi avec zèle son prédécesseur, avant de l’abandonner sans état d’âme

à son sort.

Voilà pourquoi il faut aujourd’hui libérer le Président de cette bulle

d’autosatisfaction et lui permettre de voir la réalité en face. Ce n’est pas

lui rendre service que de lui dire que tout va bien quand les

Mauritaniens vivent le contraire ; ce n’est pas le servir et encore moins

le pays, que de lui présenter un tableau idéalisé de ses réalisations

supposées, alors que tout témoigne du contraire. Au-delà des discours

flatteurs et des rapports pompeux qu’on lui présente, il y a des

centaines de milliers de citoyens qui manquent d’eau potable,

d’électricité, de soins, d’une éducation de qualité et d’emplois. Il y a

aussi une corruption qui continue de favoriser l’enrichissement

ostentatoire d’une minorité, pendant que la majorité peine à vivre

dignement. C’est cette réalité, si difficile soit-elle, que le Président doit

regarder en face et confronter, au lieu de se complaire dans le récit

lénifiant qu’on lui sert.

En ce sens, une évaluation objective de la prestation du Président et du

bilan de son gouvernement met en évidence une approche davantage

technocratique que stratégique. Son intervention s’est focalisée sur des

chiffres, dont la portée et la fiabilité restent à établir, ainsi que sur une

litanie de réalisations disparates, sans fil conducteur les insérant dans

une vision d’ensemble visant la transformation structurelle du pays. De

même, le gouvernement communique davantage sur les instruments

bureaucratiques, tels que les réunions techniques, les comités

interministériels, les visites de terrain, ou encore le suivi routinier des

activités, que sur l’impact de ses politiques sur la vie des populations.

Certes, cette méthode peut permettre de mieux contrôler l’appareil

administratif, mais elle reste largement insuffisante pour traiter

efficacement les problèmes structurels d’un pays confronté à des défis

aussi profonds que ceux de la Mauritanie. Un pays ne peut se construire

par l’addition d’actions dispersées sans une vision politique capable de

définir des priorités, de hiérarchiser les urgences et de mobiliser

durablement les ressources autour des transformations structurantes.

Elle suppose également des décisions de rupture, capables de créer une

dynamique irréversible de changement. Gouverner ne consiste pas

seulement à administrer ce qui existe ; c’est aussi savoir où l’on veut

conduire le pays, quelles transformations on souhaite engager et

comment mobiliser l’ensemble des moyens de l’action publique pour y

parvenir.

Le déphasage entre le Président et la perception populaire apparaît

nettement lorsque le chef de l’État exprime son entière satisfaction à

l’égard d’un gouvernement devenu pourtant l’un des plus impopulaires

de l’histoire contemporaine du pays ; un gouvernement dirigé par un

premier ministre qui se comporte comme un agent de prélèvement,

davantage préoccupé par la collecte des taxes que par la redistribution

équitable et inclusive, au risque d’aggraver de nourrir la colère

populaire. De fait, dans son discours d’autosatisfaction, le Président ne

semble pas mesurer la portée sociale de la multiplication des taxes qui,

combinée à la hausse continue du prix des hydrocarbures, du gaz

domestique et des denrées alimentaires, réduit progressivement le

pouvoir d’achat des plus pauvres. Il ne semble pas davantage percevoir

que ces mesures, appliquées dans un contexte de précarité et de fortes

inégalités, frappent les plus pauvres de manière disproportionnée. Il n’a

pas davantage réalisé qu’elles pourraient transformer les frustrations

accumulées en une colère ouverte et alimenter une confrontation entre

une minorité qui profite du système et une majorité qui peine à

survivre. Cette fracture sociale est désormais perceptible par tous ou

presque, excepté le Président.

Pourtant, le Président peut aisément évaluer la performance de son

gouvernement. Il lui suffit d’aller sur le terrain, de rencontrer et

d’écouter les populations, plutôt que de s’en remettre aux

collaborateurs complaisantes et flagorneurs qui l’entourent. Il aurait

alors entendu, partout, le même constat sur le maigre bilan d’un

gouvernement qui a pourtant bénéficié d’importantes ressources et de

toute la latitude nécessaire pour conduire les affaires du pays. Le

constat serait alors sans appel : Recul de la confiance dans la capacité de

l’État à répondre aux attentes, érosion de l’espoir de réforme et

sentiment croissant d’immobilisme.

Le déphasage est là. Il se situe dans l’obstination du Président à

continuer de faire confiance à des élites décriées par une grande partie

des Mauritaniens, y compris au sein de sa propre majorité ; des

courtisans dépourvus de vision et d’ambition pour le pays, qui se

complaisent dans l’autosatisfaction et sont incapables de construire un

État moderne à la hauteur des ressources et des potentialités du pays. À

les écouter, on croirait qu’un État se bâtit essentiellement à coup de

taxes, dont les plus pauvres assument une part prépondérante par

comparaison avec leur revenu. Ils semblent ainsi pourtant oublier qu’un

État moderne se construit d’abord avec des institutions solides et,

surtout, des élites capables de transformer les ressources en politiques

publiques efficaces, en infrastructures structurantes, en opportunités

économiques et, au bout du compte, en progrès cumulatifs pour les

populations. Les ressources confèrent les moyens de transformer un

pays, mais seules une vision et la fermeté permettent de le faire.

 

S E C T I O N 0 2

La question constitutionnelle et les ambiguïtés présidentielles

 

LE PASSAGE DE LA conférence de presse consacré à la question de la

limitation des mandats présidentiels est sans doute le plus préoccupant.

Le Président y affirme, en effet, ne pas voir de lien avec le dialogue

politique en gestation. Or, à quoi sert un dialogue politique, sinon à

traiter les questions qui divisent la classe politique, nourrissent les

inquiétudes de l’opinion et pourraient menacer la stabilité du pays ? La

durée et la limitation des mandats en font incontestablement partie de

ces questions et se trouve au cœur des préoccupations exprimées par de

larges pans de la classe politique et de l’opinion publique. A ce titre, elle

méritait une réponse claire, sans détour ni équivoque.

Le Président pouvait clore ce débat qui empoisonne la vie politique en

une phrase ; il pouvait dire qu’en sa qualité de garant de la Constitution,

il respectera strictement les limitations du mandat présidentiel et ne

soutiendra aucune modification destinée à contourner les verrous

protégeant l’alternance. Il a opté pour le choix douteux de ne pas le

faire, se contentant d’une réponse elliptique, affirmant qu’il ne violerait

pas la Constitution. Mais ne pas violer la Constitution ne répond pas à

toutes les inquiétudes. La question posée n’est pas seulement de savoir

s’il entend respecter la Constitution telle qu’elle existe aujourd’hui ; elle

était aussi de savoir s’il entend défendre les garde-fous constitutionnels

et s’opposer à toute tentative de les modifier pour rester au pouvoir.

C’est précisément sur ce point essentiel que les Mauritaniens

attendaient une clarification définitive et qu’ils sont restés sur leur faim.


« Le Président pouvait dissiper le doute sur 2029 en une phrase. Il a choisi de ne pas le faire. »


En effet, une modification constitutionnelle adoptée conformément aux

procédures respecterait, sur le plan formel, la lettre de la constitution,

mais en violerait l’esprit. C’est précisément pour cette raison que le

doute persiste. Le Président dispose d’une majorité parlementaire qui

rendrait une telle révision mathématiquement possible à tout moment.

Au-delà des artifices juridiques, le débat porte principalement sur la

volonté politique de préserver ou non les verrous qui empêchent la

perpétuation du pouvoir.

Cette ambiguïté est d’autant plus troublante qu’elle contraste avec un

précédent révélateur. Lorsque, au cours d’une visite dans les régions de

l’Est, des notables avaient évoqué la succession présidentielle et

encouragé la candidature éventuelle du ministre de la Défense, le

Président avait réagi avec une fermeté inhabituelle, jugeant prématuré

de parler de 2029. A l’évidence, cette fermeté tranche étrangement avec

la prudence et l’ambiguïté lorsqu’il s’agit de garantir clairement que les

règles relatives à la limitation des mandats ne seront pas modifiées ?


« Pourquoi le Président réagit-il aussi fermement quand des notables évoquent sa succession, et reste-t-il flou lorsqu’on lui demande de respecter l’alternance ? »


Les Mauritaniens ne demandent pas au Président de révéler ses

intentions personnelles ; ils en attendent quelque chose de beaucoup

plus simple : les rassurer qu’il ne cherche pas à modifier les règles

constitutionnelles relatives à la durée du mandat et qu’il ne soutiendra

aucune initiative visant à les contourner. Tant qu’il ne le dira pas de

manière claire, le doute restera. Et ce doute, contrairement à ce que le

Président semble penser, ne vient pas de ceux qui posent la question ;

c’est son refus de la dissiper qui l’entretient.

 

S E C T I O N 0 3

La corruption, les chiffres du pouvoir et la réalité du pays

 

S’IL Y A UNE question où la réaction du Président était attendue par

tous, c’est bien celle de la corruption. Celle-ci est au cœur de la

confiance des Mauritaniens envers les élites dirigeantes. Parce qu’ils la

considèrent comme le principal fléau qui mine le développement du

pays. Or le Président, une fois de plus, est apparu en total déphasage

avec la perception unanime. Devant des téléspectateurs ahuris, il a

déclaré que notre pays n’est pas confronté à un niveau élevé de

corruption, alors même que ce phénomène, qui s’est étendu pendant le

règne de M. Ould Abdel Aziz, continue de prospérer de manière

spectaculaire sous la gouvernance de l’actuel chef de l’Etat.

Pourtant, quelques indicateurs auraient suffi à édifier les sceptiques : Le

maintien de présumés corrompus aux plus hautes responsabilités de

l’appareil d’État, le maintien à des postes d’ordonnateurs du budget de

responsables tenus de rembourser des détournements de deniers

publics, au termes d’arrangements conclus avec l’Inspection générale

d’État, le développement spectaculaire des marchés de gré à gré

échappant à toute concurrence, la liste est longue des indices qui

montrent la complaisance, sinon la connivence, avec les élites

corrompues. A cela s’ajoutent l’enrichissement sans cause et

ostentatoire, le train de vie dispendieux de certains hauts fonctionnaires

et, surtout, le règne de l’impunité… Le Président aurait pu, au

demeurant, consulter le classement de la Mauritanie dans le cadre de

l’Indice de perception de la corruption de Transparency International,

au 128e rang sur 180 pays en 2023, en recul par rapport aux années

précédentes. Un chiffre qui confirme ce que les citoyens vivent au

quotidien.

Or, le Président affirme, de manière paradoxale, que la corruption

recule, au motif que les ressources financières de l’État augmentent et

permettent de financer davantage de projets. Venant d’un chef d’État,

un tel raisonnement révèle surtout les limites de ses conseillers,

contraints de recourir aux arguments les plus invraisemblables pour

nier l’indéniable et tenter de couvrir l’ampleur de la prédation. Un État

peut voir ses recettes augmenter par la production gazière, la

conjoncture minière, l’inflation ou la pression fiscale, tout en

connaissant, simultanément, une corruption considérable. Il existe

d’ailleurs souvent une corrélation étroite entre l’augmentation des

ressources et l’ampleur de la corruption, compte tenu de la croissance

des opportunités. La bonne question n’est pas combien l’État collecte,

mais plutôt comment l’argent public est géré, les marchés attribués, les

contrôles exercés, les irrégularités sanctionnées, les patrimoines

surveillés, comment les citoyens peuvent vérifier l’utilisation de l’argent

public. Pourquoi le Président n’a-t-il pas vérifié les indicateurs de

transparence et de traçabilité de la gestion publique, d »indépendance

des mécanismes de contrôle, d’efficacité de la justice, de sanction

effective des auteurs, de protection des lanceurs d’alerte ? Sur ce

terrain, le bilan du gouvernement est loin d’être satisfaisant.


« Depuis quand l’augmentation des recettes publiques est-elle devenue un indicateur de recul de la corruption ? »


Un simple regard sur le pouls de la rue, indicateur plus fiable que tous

les classements internationaux, aurait pourtant suffi à l’édifier. Pour les

Mauritaniens, la corruption est devenue l’une des principales variables

explicatives de l’inefficacité des services publics, de l’inexécution des

projets, de l’attribution opaque des marchés publics et de

l’enrichissement spectaculaire des proches du pouvoir. Le Président

peut contester cette perception. Il ne peut l’ignorer.

 


LA FISCALITÉ PRÉDATRICE OU L’ÉTAT CONTRE LA SOCIÉTÉ

LA GOUTTE QUI FAIT déborder le vase est sans doute la politique

fiscale pour le moins agressive du gouvernement actuel, que le

Président n’a jugé nécessaire ni d’évoquer, ni d’expliquer. Il est naturel

qu’un État recourt à l’impôt pour couvrir ses couts de fonctionnement et

financer les dépenses sociales et l’investissement public. Toutefois, Le

problème surgit lorsque la fiscalité se transforme en fardeau pour les

citoyens sans contrepartie tangible en termes de services rendus. Des

impôts sans retour concret en termes d’accès à l’éducation, à la santé ou

en infrastructures deviennent une source de mécontentement social. Il

n’est d’ailleurs pas étonnant que la plupart des grandes révolutions

furent, à l’origine, des révoltes contre une pression fiscale devenue

intenable.

Au lieu de servir la société, ce gouvernement fait supporter au peuple le

coût de son propre train de vie, à travers toutes sortes d’impôts et de

taxes, jusqu’aux plus invraisemblables. L’épisode récent du

‘dédouanement’ des téléphones déjà en circulation ou encore des

nouvelles taxes sur les transactions digitales, sont encore dans toutes

les mémoires. De même, des dépenses qui n’affectent en rien la vie des

citoyens continuent d’obérer le budget de l’État, alors que

l’investissement dans les services essentiels demeure insuffisant.

L’appareil d’État se transforme ainsi en mécanismes de collecte, conçus

pour ponctionner les revenus des citoyens, plutôt que de créer les

conditions d’une prospérité partagée.


« Un État qui prélève sans jamais rendre de comptes ne collecte pas l’impôt ; il organise la rente. »


Cette politique fiscale, qui frôle les limites de l’absurde, se situe dans le

prolongement de l’approche agressive conduite pendant la dernière

décennie sous la houlette du Premier ministre actuel, alors ministre des

Finances et artisan d’une réforme fiscale menée sans contrepartie

sociale. Sous prétexte de pallier la chute des cours du fer, principale

source de recettes d’exportation du pays, elle a obéré les revenus des

ménages et les profits du secteur privé, favorisant ainsi une expansion

massive du secteur informel.

Face à une batterie d’impôts et des taux confiscatoires, il est devenu

rationnel pour un opérateur économique de dissimuler son activité ou

une partie de ses bénéfices pour ne pas s’exposer au diktat des services

fiscaux, encouragent ainsi l’évasion et la fraude fiscales. A chaque fois

qu’un opérateur économique choisit la transparence, il est

immédiatement assailli par le fisc, les douanes et la Somelec. Or, nul

n’est prêt à accepter que l’État prélève 30 % de ses bénéfices sans offrir

de contrepartie claire en retour. Dans ces conditions, le taux de

l’économie informelle en Mauritanie ne cesse de croitre, pour dépasser

aujourd’hui la barre des 80 %, selon les estimations du FMI et de la

Banque mondiale. Un chiffre qui place le pays parmi les économies les

plus informalisées de la région, et qui constitue un indicateur patent de

l’échec de la politique fiscale.

Par ailleurs, le Président ne semble pas conscient que cette fiscalité

décourage l’investissement et la création d’emplois. Les hommes

d’affaires détiennent les capitaux, mais la crainte de la pression fiscale

excessive les dissuade d’investir.

Une solution raisonnable consisterait à plafonner les prélèvements

publics à 20 %, en élargissant la base imposable, et en ciblant

équitablement les grandes fortunes et les activités polluantes plutôt que

les PME déjà fragilisées. Il est bien connu qu’au-delà d’un certain seuil,

l’excès d’imposition ne fait pas grimper les recettes, mais les réduit, en

comprimant l’assiette taxable elle-même.

Par ailleurs, le réexamen des dépenses publiques ne s’est jamais imposé

comme une priorité pour le gouvernement. Plutôt que d’augmenter les

ressources par une imposition tous azimuts, le contexte exigeait de

réduire la voilure de l’État, de supprimer les institutions inutiles,

d’alléger l’hypertrophie de l’administration, et d’orienter les ressources

disponibles vers l’investissement productif, les infrastructures et les

services de base. Les taxes et les impôts excessifs ne produisent pas de

développement ; Ils creusent plutôt le fossé entre l’État et la société.

Avec le temps, ils génèrent un ressentiment profond, porteur de risques

politiques et sociaux. L’Histoire enseigne que les États ne s’effondrent

pas seulement sous le poids des crises économiques ou des guerres

civiles, mais aussi lorsque la confiance entre l’État et la société se brise.

La pression fiscale abusive fut l’un des catalyseurs majeurs des révoltes

populaires, de la Révolution française de 1789 au Printemps arabe de

2011. Dans chaque cas, l’étincelle était le mécontentement social, mais

le combustible fut toujours l’épuisement de la légitimité.


UN DOSSIER QUI RÉSUME TOUT : LE ‘COUVRE-FEU ÉNERGÉTIQUE’

 

UN SEUL EXEMPLE QUE le Président a occulté lors de sa conférence

de presse suffit à rendre concret ce que les statistiques masquent, à

savoir le couvre-feu imposé au prétexte d’économiser du carburant

après la fermeture du détroit d’Ormuz. Aucun autre pays de la région ou

d’ailleurs n’a imposé une telle mesure à sa population. Là où la plupart

des États mettent des réserves stratégiques, diversifient leurs circuits

d’approvisionnement ou activent des mécanismes de solidarité

régionale, pour pallier les effets de la crise, notre pays a choisi de

plonger sa population dans l’obscurité. Curieuse manière de répondre

au défi mais elle a, au moins, le mérite de l’originalité.


« Le gouvernement a coupé la lumière aux Mauritaniens parce qu’il avait laissé s’éteindre le contrôle des finances publiques. »


Ce cas illustre parfaitement le bricolage technocratique érigé en mode

de gestion des affaires publiques. Les politiques d’austérité engagées

par le gouvernement, loin de produire les effets stabilisateurs attendus,

semblent accélérer les déséquilibres qu’elles sont censées corriger. Le

couvre-feu n’a pas seulement restreint les mobilités économiques et

sociales, il a également ouvert l’opportunité aux commerçants d’en tirer

prétexte pour donner un coup de pouce aux prix. Ce type de mesures,

appliqué sans réflexion approfondie ni mécanismes compensatoires, ne

produit qu’une perturbation supplémentaire du marché, aggravant

encore la pression sur les ménages.

Ce constat ne prend toute sa dimension que si on le relie au ‘dossier

Addax’. L’instauration d’un couvre-feu pour limiter la consommation

d’hydrocarbures n’est pas une mesure de crise, mais l’aveu d’un échec

patent ; celui de constituer des réserves stratégiques, avec des

infrastructures de stockage suffisantes, afin de garantir

l’approvisionnement du pays et sa souveraineté énergétique. Cette

décision met crûment en lumière les conséquences du monopole de fait

accordé à Addax Energy, qui maintient le pays dans une dépendance

extrême, où la moindre turbulence des marchés internationaux suffit à

provoquer la pénurie. Ce ‘couvre-feu énergétique’ constitue l’aveu

flagrant d’une incapacité à protéger le pays face à une crise prévisible.

Un récent rapport de la Cour des comptes a révélé une réalité

accablante : Le dépôt d’hydrocarbures de Nouakchott, situé dans la zone

du Port de l’Amitié, qui alimente presque tout le pays, est laissé à

l’abandon depuis 2005. Le système d’alarme est hors service, détruit

par la rouille, les réservoirs anti-incendie connaissent des fuites, la salle

de contrôle fonctionne presque manuellement. Cette situation résulte

d’un laisser-aller généralisé : aucune maintenance n’a été effectuée

depuis dix-neuf ans, alors même que la loi impose une révision

quinquennale. Dix-neuf ans d’inaction pour maintenir une

infrastructure stratégique, n’est pas de la négligence, cela s’appelle un

sabotage organisé. On ne laisse pas une infrastructure stratégique se

décomposer pendant des décennies sans raison. Serait-ce la volonté de

maintenir le pays dans une dépendance permanente ? On est en droit de

se poser la question, car sans capacités de stockage, toute nation vit

sous la menace constante de la rupture d’approvisionnement. Chaque

cargaison devient une urgence, servant alors de prétexte au

renouvellement automatique de contrats d’approvisionnement conclus

dans l’opacité. Et chaque reconduction s’accompagne de son lot

d’intermédiaires et de rétro-commissions.

Le pouvoir se vante d’avoir dépensé 50 milliards d’anciennes ouguiyas

pour maintenir artificiellement les prix des carburants. En réalité, ce

chiffre illustre moins une réussite qu’un immense gâchis. Une fois ces

milliards consommés, il n’en restera rien. Pas une infrastructure. Pas un

investissement. Pas un seul actif stratégique appartenant au peuple

mauritanien. La Mauritanie dispose aujourd’hui d’une capacité de

stockage des hydrocarbures raffinés d’environ 379 000 m³,

essentiellement répartie entre Nouakchott et Nouadhibou. Les

installations actuellement en construction ajouteront 100 000 m³,

portant cette capacité à près de 479 000 m³, soit environ 136 jours de

consommation. Mais avec les 50 milliards d’anciennes ouguiyas

engloutis dans des mesures de soutien conjoncturel, notre pays aurait

pu financer plus de 360 000 m³ de capacités supplémentaires. La

Mauritanie disposerait alors d’environ 840 000 m³ de stockage, soit

près de 239 jours de consommation, l’équivalent de huit mois

d’autonomie stratégique. Voilà ce qui sépare une politique de

circonstance d’une véritable politique d’État.

Un État responsable transforme les périodes de crise en opportunités

d’investissement. Il construit des infrastructures qui protègent

durablement le pays contre les chocs internationaux, permettent

d’acheter les carburants lorsque les prix sont favorables, réduisent les

coûts d’approvisionnement et renforcent la souveraineté énergétique

nationale. Le pouvoir, lui, préfère dépenser sans construire. Il privilégie

les effets d’annonce aux investissements structurants. Il traite les

symptômes sans jamais préparer l’avenir.

Cette absence de vision coûte extrêmement cher au pays. Avec une

capacité comprise entre 800 000 et 1 000 000 m³, comparable à celle

des îles Canaries, la Mauritanie aurait les moyens de devenir une

véritable plateforme pétrolière régionale au service du Sahel et de

l’Afrique de l’Ouest. Les ports de Nouadhibou et de Nouakchott

pourraient devenir des centres majeurs de soutage maritime, attirer les

opérateurs internationaux, créer des milliers d’emplois directs et

indirects et générer des recettes nouvelles pour l’économie nationale.

Au lieu de préparer cette ambition, le régime continue d’administrer le

pays sans perspective stratégique. Il consomme aujourd’hui les

ressources qui devraient financer la puissance économique de demain.

Depuis plusieurs années, cette gouvernance est marquée par la même

logique. On gère l’urgence au lieu d’anticiper. On distribue au lieu

d’investir. On dépense au lieu de bâtir. La Mauritanie mérite mieux

qu’une politique de court terme. Elle a besoin d’un État qui pense en

décennies, pas en communiqués de presse. D’un État qui transforme les

ressources publiques en infrastructures, en emplois, en souveraineté et

en prospérité. Le véritable développement ne consiste pas à dépenser

toujours plus d’argent public. Il consiste à laisser derrière soi des

réalisations qui continueront de servir le pays pendant cinquante ans.

C’est cela, gouverner. Tout le reste n’est que gestion de l’immédiat.

L’extension des capacités de stockage mettrait fin à ce système, car des

réserves stratégiques offriraient plus de stabilité, de visibilité et

d’autonomie, en cas de crise. Mais l’indépendance dérange lorsqu’elle

assèche les circuits parallèles de la prédation. Le pays manque de

dépôts, mais pas de villas, de résidences secondaires à l’étranger, de

voitures de luxe, ni de comptes à l’étranger pour ceux qui gravitent

autour du pouvoir, à l’affut des moindres opportunités pour en tirer

profit, au détriment de l’intérêt public.

Le régime ne se contente plus de dilapider les ressources, il confisque

désormais la liberté de ceux qui en subissent les conséquences, en

imposant l’obscurité à la population parce qu’il a éteint la lumière de la

transparence dans la gestion des affaires publiques. Ce couvre-feu n’est

pas une mesure exceptionnelle, il est le résultat direct des années de

mauvaise gouvernance, de négligence coupable et de dépendance

organisée.

La solution n’est pas d’imposer le black-out pour masquer les

défaillances de l’État ; elle est de mettre fin aux monopoles, de

demander des comptes à ceux qui ont négligé de maintenir les

infrastructures de stockage ou dilapidé les fonds prévus à cet effet, et de

bâtir des capacités à la hauteur des ambitions d’un pays souverain. Ce

dont le pays a besoin, ce n’est pas davantage de restrictions, mais d’une

gouvernance plus vertueuse et transparente : Des contrats rendus

publics, une concurrence restaurée, des commissions occultes

prohibées, et une règle simple : La liberté des citoyens ne doit jamais

être sacrifiée pour protéger les privilèges de quelques-uns.

 


S E C T I O N 0 4

La Cour des comptes et l’absence de suites convaincantes

 

LE PRÉSIDENT A PARLÉ de lutte contre la corruption sans conviction,

tant ce dossier interroge la permissivité flagrante du régime. A l’instar

de l’Inspection générale d’État et des autres organes de contrôle, la Cour

des comptes produit des rapports, relève régulièrement des

irrégularités, identifie des responsables. Mais quelle suite leur est

donnée ? C’est là que se situe le véritable problème, celui de la

complaisance généralisée à l’égard des élites corrompues.


« Les rapports de contrôle ne doivent plus dormir dans les tiroirs. »


Combien de recommandations des rapports de la Cour sont

effectivement appliquées ? Combien de sommes sont récupérées ?

Combien de responsables sont sanctionnés ? Combien de dossiers sont

transmis à la justice ? Combien aboutissent à des décisions définitives ?

Et combien de personnes mises en cause se retrouvent, ensuite,

réhabilitées sans que l’on en comprenne la raison ?

L’actualité récente rend ces interrogations incontournables. En juin

2026, les six derniers responsables encore poursuivis après avoir été

mis en cause dans le rapport 2022-2023 de la Cour des comptes ont

bénéficié d’un non-lieu, la décision judiciaire ayant conclu à l’absence

d’infractions pénales constituées. Ce jugement soulève des questions

politiques que le pouvoir ne saurait esquiver : Si les irrégularités

relevées par un organe supérieur de contrôle ne débouchent sur aucune

responsabilité pénale, qu’advient-il, a minima, des responsabilités

administratives et financières ? Qu’advient-il des fonds et des

irrégularités que les contrôleurs ont eux-mêmes constatées ?

Les Mauritaniens ne demandent pas une chasse aux sorcières. Ils

demandent que les rapports de contrôle soient suivis d’effets, dans la

transparence et dans toute la rigueur de la loi. La lutte contre la

corruption n’est pas crédible si elle ne permet de briser le cycle de

l’impunité : Un rapport est publié, une affaire éclate, des personnes sont

poursuivies, puis blanchies ou réinstallées dans leurs fonctions, l’affaire

s’éteint et tout recommence, à nouveau. Cette complaisance est une

incitation à la récidive.


S E C T I O N 0 5

L’Inspection générale d’État, une autonomie à démontrer.

 

L’INSPECTION GÉNÉRALE D’ÉTAT EST placée sous l’autorité

directe de l’Exécutif. Il ne s’agit pas de nier son utilité, mais de

demander si elle dispose de garanties suffisantes d’autonomie pur

mener à bien la mission qui lui est confiée. A défaut, elle fait figure de

simple attribut cosmétique, destiné à donner le change, sans avoir

d’impact réel. Qui définit ses priorités ? Qui détermine ses missions, et

selon quels critères ? Qui décide de la suite donnée aux rapports ? Qui

peut les consulter ? Pourquoi les résultats de ses activités restent-ils si

peu visibles ?

Une inspection administrative doit s’effectuer selon des critères

objectifs et rendre compte publiquement de ses activités. Lorsqu’un

rapport révèle des faits susceptibles de constituer des infractions, la

justice doit pouvoir en être saisie de manière automatique, sans

interférence du pouvoir politique. Faute de quoi elle risque de devenir

un instrument de règlement des comptes et de gestion politique de la

corruption.

« L’Inspection ne doit pas devenir un instrument de gestion

politique de la corruption. Une institution de contrôle ne doit

jamais pouvoir être soupçonnée de choisir ses cibles en fonction

des intérêts du pouvoir. »

Le Président affirme qu’il ne peut pas lutter seul contre la corruption.

Sur ce point, nous sommes d’accord. Cette lutte doit être une œuvre

collective et non celle d’un seul homme. Mais pour agir, les institutions

de contrôle devraient être autonomes. La Cour des comptes, l’Inspection

générale d’État, les organes de régulation des marchés publics, la

justice, la presse, la société civile, le Parlement, tous devraient être mis à

contribution, à l’ombre d’une volonté politique forte. Celle-ci, ne

consiste pas à multiplier les déclarations contre la corruption, mais à

accepter que les institutions enquêtent sur les puissants, y compris et

surtout lorsqu’ils sont proches du pouvoir. C’est précisément là que le

bât blesse.


S E C T I O N 0 6

Le paradoxe du dossier de la décennie

 

L’ANCIEN PRÉSIDENT MOHAMED OULD Abdel Aziz a été poursuivi,

jugé, condamné en appel, créant un précédent salutaire, même si on

peut contester la régularité de son procès, en dehors des autres mis en

cause, dont la responsabilité est tout aussi indéniable. Dans ces

conditions, la question que se posent les Mauritaniens, et que le

Président a passée sous silence, dépasse largement ce seul cas :

Comment expliquer que des personnes ayant exercé des responsabilités

importantes durant cette période citées dans le dossier, aient pu

continuer, ou revenir, au cœur du dispositif de gouvernance du pays ?

Ce que les Mauritaniens demandent est simple : Une règle identique

pour tous ; Une justice qui ne sélectionne pas ses cibles ; Une

administration qui ne protège pas les puissants ; Un système où

personne n’est protégé par ses relations. C’est cela, l’État de droit.


« Une lutte contre la corruption qui ne touche jamais les puissants et les alliés finit par ressembler à une lutte contre les petits et les faibles. »


Le problème fondamental du pouvoir actuel ne réside donc pas

uniquement dans ses politiques ; il tient également et surtout à la nature

des élites qui dirigent le pays. Confier la responsabilité de conduire

l’action publique à des figures que l’opinion nationale perçoit largement

comme des symboles de la corruption constitue un coup sévère porté à

la crédibilité de l’État. Comment, en effet, convaincre les citoyens de la

sincérité des discours sur la réforme lorsque les élites associées au

désastre de la décennie passée sont, paradoxalement, chargées d’y

remédier ? Le recyclage des corrompus ne rassure pas la société ; il

renforce, au contraire, la perception d’une impunité institutionnalisée et

d’une connivence des élites.

Aucun espoir de changement ne saurait émerger tant que l’on continue

de conforter ces élites, dont la principale préoccupation demeure

l’exploitation de l’influence que confère la proximité du pouvoir.

Pourtant, au cours de la dernière décennie, ces élites ont largement

démontré leurs limites. Ni les indicateurs économiques n’avaient connu

d’amélioration significative, ni les problèmes structurels été résolus, ni

les exigences de justice sociale été satisfaites. Comment de telles élites

pourraient-elles aujourd’hui redresser le pays ?

La poursuite des responsables du régime précèdent aurait pu constituer

un moment fondateur pour l’État de droit et un précèdent salutaire,

démontrant que nul n’est au-dessus des exigences de redevabilité. La

mise en examen d’un ancien président pour corruption représentait une

première dans un pays longtemps prisonnier d’une culture de

l’impunité, mais la manière dont le dossier a été géré en a

considérablement affaibli la portée symbolique. Au lieu de marquer une

rupture avec les pratiques du passé, elle a donné l’impression d’une

justice sélective, poursuivant certains responsables, tout en épargnant

d’autres acteurs, pourtant centraux dans la prise de décision, au gré de

leur fidélité au nouveau pouvoir. Or, la corruption n’est jamais une

simple affaire individuelle. Elle est, par nature, systémique.

Les principaux collaborateurs de Mohamed Ould Abdel Aziz n’ont pas

été tenus responsables de leurs actes de la même manière qu’il l’a été

lui-même. Ils ont été blanchis, sous prétexte qu’ils n’auraient fait

qu’exécuter des ordres. Or, ils furent des partenaires directs dans les

infractions commises, qui n’auraient jamais été possibles sans leur

participation active. Exécuter des ordres manifestement illégaux ne

constitue pas une excuse recevable. La loi offre à chacun la possibilité de

refuser un ordre illégal ou de démissionner. Un ministre recevant un

ordre verbal du chef de l’État lui demandant d’agir en violation de la loi

ne peut être considéré comme un simple exécutant, mais comme un co-

auteur ou un complice. Ce principe, consacré par le droit international

pénal depuis les procès de Nuremberg, l’article 8 du Statut du Tribunal

militaire international de 1945 ayant posé le fondement moderne de la

responsabilité individuelle des gouvernants, en rejetant explicitement la

défense des ordres supérieurs comme moyen d’exonération, est à la

base même de l’État de droit.


S E C T I O N 0 7

Marchés publics : lorsque le gré à gré sert à enrichir les proches du pouvoir

 

LE PRÉSIDENT AFFIRME QUE les marchés de gré à gré ont diminué,

mais les chiffres qu’il avance ne suffisent pas à rassurer sur la réalité. En

effet, pour juger de la transparence de la commande publique, il ne suffit

pas de compter les marchés passés de gré à gré. Il faut regarder leur

valeur, leur concentration, leurs bénéficiaires effectifs et les éventuels

conflits d’intérêts, la nature des procédures utilisées, les dérogations

accordées, l’exécution effective des contrats et les avenants qui les

modifient après leur attribution. Un marché passé par appel d’offres

mais exécuté sans contrôle n’est pas plus transparent qu’un marché de

gré à gré. Il en a seulement la forme.


« Le problème n’est pas seulement combien de marchés de gré à gré ont été passés, mais de savoir qui les a obtenus, pour quels montants, selon quelle procédure et avec quels résultats. »


Le Président affirme n’accorder aucun privilège à sa famille ou à son

entourage, mais nous n’avons pas à croire une déclaration sur parole.

Aucune démocratie moderne ne fonctionne ainsi. Que les marchés

publics soient publiés. Que les bénéficiaires effectifs soient connus. Que

les patrimoines soient contrôlés. Que les conflits d’intérêts soient

déclarés. Que les rapports d’audit soient rendus publics. Que les

procédures dérogatoires soient justifiées. Que les lanceurs d’alerte

soient protégés. Que les fortunes subites soient contrôlées pour en

vérifier l’origine. Voilà comment on combat les soupçons, pas par des

déclarations, mais par des mécanismes. Les Mauritaniens s’interrogent

sur les raisons pour lesquelles l’État ne leur donne pas les moyens de

distinguer l’enrichissement légitime de celui frauduleux.


« La transparence est le meilleur moyen de faire taire les soupçons. »


QUAND LE PATRONAT DEVIENT LE RELAIS DU POUVOIR

CETTE CONFUSION DES RÔLES, du sommet de l’État jusqu’au monde

des affaires, est le symptôme d’un mal plus profond, l’absence de

direction stratégique. Dans une démocratie saine, le patronat

représente les entreprises, défend la libre entreprise et agit parfois

comme contrepoids face au pouvoir politique, une fonction essentielle à

l’équilibre des régimes démocratiques. Son rôle est de porter la voix du

secteur privé, de réclamer des règles équitables et de protéger un

environnement favorable à la concurrence saine, l’investissement et

l’emploi. Mais lorsque la politique s’en mêle, cette mission se brouille et

le patronat devient un rouage politique. C’est précisément ce que révèle

aujourd’hui la situation dans notre pays.

Lorsque le chef du patronat défend publiquement le bilan du

gouvernement comme un représentant officieux du régime, il ne

représente plus les entrepreneurs, mais le pouvoir. Cette confusion des

rôles est le signe d’un capitalisme de connivence, qui constitue l’un des

principaux obstacles à la croissance dans les économies rentières, là où

la frontière entre intérêts privés et publics s’estompe progressivement.

Dans une économie normale, la réussite repose sur la compétence,

l’innovation et la capacité à créer de la valeur. Mais lorsque la proximité

politique devient un avantage décisif, une autre réalité s’installe. La

loyauté au pouvoir compte davantage que la performance. Le patronat

n’est pas censé applaudir les décisions publiques. Il est censé défendre

les entreprises, y compris lorsqu’il faut contester les choix qui freinent

la concurrence ou pénalisent l’investissement. Quand cette

indépendance disparaît, le marché cesse d’être libre, il devient le

prolongement de l’espace politique.

Certaines images valent plus qu’un long discours. La scène du chef du

patronat tirant le président de la République par la main lors de la visite

d’exposition a marqué l’opinion. Au-delà du protocole, elle cristallise un

malaise. Dans une République, le chef de l’État incarne l’autorité

publique. Mais lorsque cette hiérarchie paraît s’inverser, l’on se

demande qui conduit réellement le pays. Cette image n’a pas seulement

été perçue comme une maladresse protocolaire, elle a été interprétée

comme le symbole d’un pouvoir politique cultivant des accointances

douteuses avec les agents économiques, voire soumis à leurs desiderata

au point de brouiller les rôles.

Lorsque l’argent semble s’imposer au sommet de l’État, ce n’est pas

seulement l’image du président qui est fragilisée, c’est la perception

même de l’autorité publique et de la fonction qui se dégrade. Le

problème n’est pas qu’un entrepreneur soit influent, mais que le

pouvoir politique donne le sentiment d’accepter une relation de

familiarité qui en parasite la dignité institutionnelle.

Le plus révélateur est peut-être le malaise qui grandit au sein même du

monde des affaires. De nombreux entrepreneurs ne se reconnaissent

plus dans cette situation, dénonçant un système verrouillé, où l’accès

aux marchés publics semble réservé à un cercle réduit d’acteurs

entretenant une proximité particulière avec le pouvoir ; un système où

les élites politiques et économiques fusionnent au sein d’un même

cercle d’intérêts croisés.

Lorsque les opportunités économiques se concentrent entre les mains

d’un nombre restreint d’acteurs, la concurrence s’affaiblit

progressivement. Les situations de monopole se multiplient, tandis que

la transparence et l’équité du marché reculent. Les nouveaux

entrepreneurs peinent alors à émerger, confrontés à la captation des

principaux leviers économiques par quelques groupes privilégiés. Dans

un tel contexte, il devient difficile pour le pays de s’industrialiser, de

diversifier son appareil productif et de créer suffisamment d’emplois.

L’économie reste enfermée dans une logique de rente, de marchés

protégés et de positions dominantes.


S E C T I O N 0 8

Après sept ans de mandat et des milliers de milliards dépensés, où sont les transformations structurelles ?

IL EST UNE RÉALITÉ que les statistiques avancées par le Président ne

sauraient occulter : l’état du pays lui-même. Quand l’accès à l’eau

potable reste précaire pour une grande partie de la population, que

l’électricité demeure un privilège plutôt qu’un service universel, que

l’école ne parvient pas à doter les enfants des compétences essentielles,

et que les structures de santé comme les infrastructures routières

accusent de profondes insuffisances, le décalage entre les chiffres et le

vécu quotidien devient évident. Lorsque, de surcroît, plus d’un jeune sur

cinq est au chômage et que l’économie informelle représente plus de 80

% de l’activité économique, la corruption n’apparaît plus comme une

question abstraite. Elle devient un enjeu de développement, de justice

sociale et de stabilité.


« Le problème n’est pas combien l’État dépense. Le problème est ce que les Mauritaniens obtiennent en retour. »


Sur sept années de pouvoir, les budgets de l’État ont représenté des

montants considérables. Les Mauritaniens s’interrogent sur les résultats

structurels obtenus avec de tels moyens. Où est le grand réseau routier

national ? Où est la modernisation du transport ? Où est la politique

ferroviaire capable d’accompagner le développement minier et

industriel ? Où sont les infrastructures sanitaires à la hauteur des

besoins de la population ? Où est l’école qui prépare réellement notre

jeunesse à l’économie numérique, aux hydrocarbures, au gaz, aux

industries extractives modernes, aux énergies renouvelables ? Où est la

politique industrielle ? Où est la transformation de l’agriculture ? Où est

la stratégie nationale de création massive d’emplois ?


« Le problème de la Mauritanie n’est pas un problème de ressources, mais un problème de gouvernance et d’allocation des ressources. »


S E C T I O N 0 9

Les aides sociales ne remplacent pas une politique sociale

LE PRÉSIDENT PRÉSENTE AVEC satisfaction les programmes

sociaux du gouvernement comme l’une des réussites de son bilan. Nous

ne contestons ici ni la nécessité ni l’urgence de soutenir les couches les

plus vulnérables, tout au contraire. Mais une politique sociale digne de

ce nom ne peut se résumer à distribuer une modeste aide financière

périodique à des citoyens qui restent durablement dépendants. La

pérennisation de l’assistance ne saurait servir d’alternative à une

véritable autonomisation, seule susceptible de sortir ces populations du

cercle vicieux de la pauvreté et de la misère.


« Les mauritaniens ne demandent pas des trains à grande vitesse. Ils demandent juste de l’eau, de la lumière et une école qui tienne ses promesses. »


Une aide ponctuelle peut soulager un besoin immédiat, mais elle ne

rend pas ses bénéficiaires plus autonomes, pour autant. Elle ne

transforme pas davantage l’économie, ni ne crée pas des emplois,

construit d’école ou d’hôpital. Elle ne raccorde pas davantage une

famille à l’eau potable, ni ne forme un jeune ou l’aide à créer son

entreprise. À cela s’ajoute un chiffre qui parle de lui-même : L’aide

sociale directe, à travers le programme Taazour, ne représente

qu’environ 5 % du budget de l’État, alors qu’un impact réel sur la

pauvreté aurait requis d’investir une part beaucoup plus significative,

répartie à travers l’ensemble des secteurs.

Une véritable politique sociale, loin des soucis électoralistes, transforme

les bénéficiaires en citoyens autonomes, en investissant massivement

dans l’éducation, la santé, l’eau, l’électricité, le logement, la formation,

l’emploi et les infrastructures. Le citoyen mauritanien n’est pas

quelqu’un à qui l’on distribue périodiquement une obole pour acheter

sa reconnaissance électorale. Il mérite bien davantage, car il est titulaire

de droits.


S E C T I O N 1 0

La protection des lanceurs d’alerte, un test de sincérité

LE PRÉSIDENT A ÉVOQUÉ la protection aux lanceurs d’alerte en

s’engageant à les protéger. Or les faits le contredisent.

Un régime engagé dans cette lutte protège celui qui apporte, de bonne

foi, des informations permettant de démasquer les malversations. Un

système qui intimide, poursuit et réduit au silence les lanceurs d’alerte,

décourage précisément ceux dont l’action pourrait mettre au jour ces

crimes. Le cas de Mohamed Ould Ghadde est à cet égard révélateur.

Traîné en justice et emprisonné pour avoir révélé les malversations

liées à un groupe privé.


« Un système qui intimide, poursuit et réduit au silence les lanceurs d’alerte décourage précisément ceux dont l’action pourrait mettre au jour ces crimes. »


La Mauritanie doit se doter d’un cadre efficace pour la protection des

lanceurs d’alerte, car la lutte contre la corruption ne saurait reposer

uniquement sur les institutions. Elle devrait permettre aux citoyens, aux

journalistes, aux fonctionnaires et aux acteurs de la société civile de

signaler les abus sans craindre de représailles. Il en va de la crédibilité

des déclarations d’intention.


S E C T I O N 1 1

Cohésion nationale et rétrécissement de l’espace démocratique

LE PRÉSIDENT AFFIRME VOULOIR renforcer l’unité nationale et la

cohésion sociale. Nous souscrivons entièrement à cet objectif, mais nous

ne pouvons partager la méthode. Une politique de cohésion ne se

mesure pas à des déclarations incantatoires. Elle se mesure plutôt à la

manière dont le pouvoir traite les contentieux pendants et se comporte

avec ceux qui dénoncent les injustices et défendent les droits des

groupes marginalisés.

En affirmant que des progrès réels auraient été accomplis vers un

règlement définitif du passif humanitaire et en réitérant l’attachement

de l’État à la réconciliation nationale, ainsi qu’à la préservation de la

mémoire des victimes, le président n’a toutefois pas levé les

interrogations légitimes sur la démarche qu’il entend suivre pour traiter

une page aussi douloureuse de l’histoire du pays. Loin d’être résolu, ce

contentieux continue en effet de peser lourdement sur la cohésion

nationale, d’alimenter les frustrations et de nourrir les discours

identitaires et l’incitation à la haine. Le président aurait dû reconnaître

que l’absence persistante de vérité et de justice, sur ce dossier,

contribue elle-même à entretenir les discours radicaux et que la sortie

de cette impasse exige un changement d’approche. Il aurait dû

reconnaitre clairement que le dépassement de ce contentieux passe par

l’abrogation de la loi d’amnistie, l’établissement de la vérité, la

clarification des responsabilités, la réparation et la recherche des

sépultures, à travers un processus inclusif de justice transitionnelle

associant l’ensemble des parties prenantes et plaçant les victimes et

leurs ayants droit au cœur du processus. Seule une telle approche

permettrait de tourner définitivement cette page, de consolider la

réconciliation nationale et de préserver durablement la paix civile.

LA LOI SUR LES SYMBOLES, UNE QUESTION POLITIQUE, PAS SEULEMENT JURIDIQUE

INTERROGÉ SUR CETTE LOI fortement décriée, le Président a éludé

la question, sans exprimer de position claire sur sa compatibilité avec

les exigences de l’État de droit. Comment, en effet, prétendre renforcer

la cohésion nationale tout en donnant à une partie des citoyens le

sentiment d’être surveillée, ciblée et réduite au silence ? Comment

parler d’unité nationale, tout en traitant les opposants comme un

problème à neutraliser plutôt que comme des citoyens à convaincre ?

Lorsqu’une législation censée protéger les symboles du pays sert à

restreindre l’expression politique ou à faire taire des voix critiques, la

question n’est plus seulement juridique, mais éminemment politique.

Elle porte sur la conception même que le pouvoir se fait de la liberté

d’expression et du pluralisme.

Depuis plusieurs années, le nombre d’arrestations et de poursuites

visant des militants, des défenseurs des droits humains, des lanceurs

d’alerte et des voix critiques soulève une inquiétude profonde quant au

rétrécissement graduel de l’espace démocratique. Des membres de

l’IRA, ainsi que des défenseurs des droits humains et des blogueurs, ont

fait l’objet d’arrestations, de détentions et de poursuites judiciaires.

Certains sont encore en prison, privés de liberté pour avoir exprimé une

opinion.

Lorsque la critique politique est progressivement assimilée à une

menace, que les militants sont poursuivis pour des prises de position,

que les lanceurs d’alerte deviennent eux-mêmes des cibles, nous ne

sommes plus face à un problème de communication politique. Nous

sommes face à une remise en cause du régime démocratique. Le

Président aurait dû répondre à ces inquiétudes. Son silence là-dessus

est en lui-même un message.


« On ne construit pas la cohésion nationale en réduisant au silence une partie des Mauritaniens. »


La cohésion nationale ne se construit pas en opposant les Mauritaniens

entre eux, ni en ciblant systématiquement les mêmes. Elle se construit

par le dialogue, la liberté d’expression, la reconnaissance de la diversité

politique, la protection des droits, une justice égale pour tous et la

volonté de rapprocher les composantes de la société.


« Que reste-t-il de l’espace civique dans la Mauritanie actuelle ? »


Faute de pouvoir susciter l’adhésion d’un peuple de plus en plus

réticent, en gagnant sa confiance, le régime tente de neutraliser toute

velléité de contestation et d’instaurer le silence. Ce faisant, il impose une

chape de plomb, dont la manifestation la plus éclatante est la loi dite de

« protection des Symboles ». Sous couvert de défendre les symboles de la

Nation, elle tend à redéfinir les limites de l’expression politique dans un

sens particulièrement extensif, ouvrant la voie à tous les abus.

Lorsqu’une législation est suffisamment vague pour assimiler la

critique, la satire ou l’excès verbal à une atteinte aux symboles

nationaux, elle cesse d’être un garde-fou légitime pour devenir un

instrument de contrôle idéologique. Dans ce cadre, la frontière entre la

protection des valeurs sociales et la criminalisation des voix

discordantes devient dangereusement poreuse.

L’effet produit est celui d’un climat politique marqué par l’intimidation

et l’autocensure. Militants, journalistes, acteurs de la société civile et

opposants évoluent dans un espace public où la parole critique est

potentiellement pénalisée. Une démocratie ne se mesure pas à imposer

ses vues, mais à sa tolérance envers la contradiction, y compris

lorsqu’elle prend des formes excessives, injustes ou offensantes. La

robustesse d’une démocratie se manifeste dans son aptitude à absorber

la critique sans recourir systématiquement à l’arsenal répressif.

L’arrestation et l’incarcération de députées pour des propos jugés

injurieux à l’égard du président de la République constituent, dans cette

perspective, un signal préoccupant. Au-delà de la nature des

déclarations incriminées, qui pourraient être politiquement

contestables ou moralement discutables, la question essentielle

demeure celle du respect des principes. Dans un État attaché aux

garanties institutionnelles, la réponse à une parole polémique ne saurait

se faire au détriment des protections juridiques fondamentales. Le

recours à la privation de liberté dans un contexte d’expression politique

soulève inévitablement la question de la proportionnalité et du rapport

entre pouvoir exécutif et indépendance de l’autorité judiciaire.

Plus grave encore, le non-respect de l’immunité parlementaire introduit

une rupture dans l’équilibre institutionnel. L’immunité n’est pas un

privilège personnel accordé aux élus. Elle constitue plutôt une garantie

fonctionnelle destinée à protéger la liberté des délibérations et

l’autonomie du pouvoir législatif face aux pressions de l’exécutif.

L’inviolabilité parlementaire constitue un rempart contre l’arbitraire.

Lorsqu’elle est contournée ou ignorée, c’est la séparation des pouvoirs

qui se trouve fragilisée. Une telle pratique nourrit le glissement vers une

conception verticale de l’autorité, où les contre-pouvoirs cessent d’être

considérés comme des garanties démocratiques pour devenir des

obstacles à neutraliser.

Lorsqu’un régime privilégie la sanction pénale pour répondre au conflit

politique, il ne régule plus le débat démocratique, il tend à le supprimer.

Et lorsque la loi cesse d’être une garantie commune pour devenir un

outil asymétrique d’exercice du pouvoir, elle perd sa fonction

d’arbitrage pour devenir un outil de dissuasion politique.


S E C T I O N 1 2

Les non-dits sont plus révélateurs que les réponses du Président

EN POLITIQUE, CE QUE l’on tait est parfois plus parlant que ce que

l’on dit. Comment comprendre autrement qu’une conférence de presse

présidentielle de plusieurs heures, consacrée aux grandes questions

nationales, n’ait fait aucune place au sort de l’ancien Président

Mohamed Ould Abdel Aziz, condamné en appel à quinze années de

prison en mai 2025 dans l’une des affaires politico-judiciaires les plus

importantes de la période récente ? Comment comprendre également

que le cas des députées, Mariem Cheikh Dieng et Ghamou Achour Salem,

n’ait pas été abordé ? Deux élues du peuple, emprisonnées pour une

prise de parole et aujourd’hui confrontées à une procédure de

déchéance de leur mandat. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision

du 15 juillet 2026, avait lui-même rappelé qu’il ne pouvait, à ce stade,

constater la perte de leur qualité de députées, la décision de la Cour

d’appel restant susceptible de recours. Le Président aurait pu

s’exprimer sur ce dossier sensible, qui touche directement à

l’indépendance du Parlement et à la séparation des pouvoirs. Il a choisi

de l’ignorer.


« Quand une conférence de presse présidentielle évite les questions les plus sensibles, le silence devient lui-même une réponse. »


Par ailleurs, le Président s’est également gardé d’évoquer le refus

persistant de reconnaître plusieurs partis politiques, pourtant contraire

aux dispositions en vigueur. Le pluralisme qu’il invoque paraît se limiter

aux textes, tandis que l’administration décide, en pratique, qui a le droit

d’exister politiquement et qui en est privé. Dans ces conditions, la

reconnaissance sélective des partis est devenue un outil discrétionnaire

mis au service des intérêts du gouvernement plutôt qu’une formalité

administrative. Des courants politiques parmi les plus représentatifs se

voient ainsi refuser, année après année, l’agrément qui leur permettrait

d’exercer légalement leurs activités, tandis que des formations sans

ancrage, jugées inoffensives ou dociles, l’obtiennent sans difficulté.


« Un pouvoir qui choisit ses opposants n’organise pas le pluralisme. Il organise sa mise en scène. »


En contrôlant ainsi l’accès à la compétition politique, le pouvoir façonne

le visage de l’opposition qu’il accepte de tolérer. Le problème n’est alors

plus seulement celui de l’agrément des partis, mais celui du droit des

citoyens à choisir librement leurs représentants. Lorsque

l’administration décide en amont quels acteurs peuvent prendre part au

jeu politique, elle ne régule plus la compétition. Elle en impose le

résultat et les limites.

 


S E C T I O N 1 3

Ce que les Mauritaniens demandent

LES MAURITANIENS NE DEMANDENT pas au Président de

multiplier les discours. Ils lui demandent des actes : Une clarification

définitive au sujet de la préservation des verrous constitutionnels

relatifs à la limitation des mandats ; une véritable autonomie des

institutions de contrôle ; la publication régulière des rapports de

l’Inspection générale d’État ; un mécanisme de suivi des rapports de la

Cour des comptes, jusqu’au recouvrement effectif des fonds ; la

transmission automatique à la justice des dossiers susceptibles de

constituer des infractions ; une justice égale pour tous ; la protection

effective des lanceurs d’alerte ; la transparence des marchés publics et

la publication des bénéficiaires effectifs ; des politiques sociales conçues

visant à promouvoir l’autonomie, non la dépendance. Ils demandent,

enfin, une stratégie nationale de transformation structurelle, capable de

faire de la Mauritanie un État moderne, productif, juste et souverain.


« Après sept années de pouvoir, les Mauritaniens ne demandent plus au Président de leur raconter la Mauritanie qu’il voit. Ils lui demandent de regarder la réalité qu’ils vivent. »


S E C T I O N 1 4

Le véritable enjeu est de ressusciter la confiance et de changer de mode de gouvernance

LA MAURITANIE N’A PAS seulement besoin de croissance. Elle a

besoin de confiance. Et la confiance ne se décrète pas, ni ne se fabrique

par la communication. Elle s’installe lorsque les mêmes normes

s’appliquent aux puissants et aux faibles ; que l’argent public est

traçable, que les institutions de contrôle sont libres. Elle naît lorsque les

rapports d’audit ne dorment pas dans les tiroirs, que les lanceurs

d’alerte sont protégés. Elle naît lorsque le Président ne laisse planer

aucune ambiguïté sur le respect des règles constitutionnelles. Elle naît,

enfin, lorsque les citoyens voient l’argent public se transformer

concrètement en écoles, hôpitaux, eau, électricité, routes, emplois et

perspectives pour leurs enfants.


« La Mauritanie n’a pas seulement besoin de croissance. Elle a besoin de confiance. Et la confiance ne se décrète pas. »


Je ne voudrais pas m’engager dans une polémique comptable avec le

Président de la République. Après sept années de pouvoir, la question

n’est plus d’écouter le président aligner des chiffres, elle est de savoir

quelle transformation cela a permis de produire. Ce n’est plus de savoir

combien de milliards ont été budgétisés, mais ce que les Mauritaniens

en ont reçu. Ce n’est plus de savoir si le Président affirme qu’il ne

violera pas la Constitution, mais s’il accepte de préserver, sans

ambiguïté, les verrous constitutionnels protégeant l’alternance. De

même, la question n’est plus de savoir si le Président affirme combattre

la corruption, mais si son gouvernement accepte que les institutions

enquêtent sur tous les citoyens, responsables, hommes d’affaires et

proches du pouvoir, avec la même liberté.

A l’image de son premier ministre, le Président aime à comparer notre

pays à d’autres nations. Or, si la comparaison des ressources reste

délicate, celle des ambitions demeure possible. En effet, les pays voisins

s’engagent dans des projets structurants majeurs : réseaux de transport

modernes, villes contemporaines, universités de niveau international,

etc. Ces projets ne sont pas de simples vitrines, mais l’expression d’une

ambition nationale. Par contraste, en Mauritanie, la réhabilitation d’une

place publique, la construction d’un échangeur ou la plantation d’arbres

sont présentées comme autant d’accomplissements historiques. Le

problème réside moins dans la taille des projets que dans le déficit

d’ambition.

Dans ce contexte, le gouvernement compense l’absence de résultats par

un surcroit de communication. Or, l’histoire démontre que l’éloquence

seule ne construit pas les nations.


« Si discours et poésie suffisaient, le pays du million de poètes serait en tête des nations. »


Le gouvernement a centré sa communication sur ce qu’il a qualifié de

« programme d’urgence », une stratégie conjoncturelle visant à corriger

certains déséquilibres immédiats. Ce programme, malgré son

importance, ne constitue pas une vision réformatrice globale. Il reflète

plutôt une tentative de contenir certaines crises sociales aiguës. Traiter

les symptômes d’une crise, ce n’est pas s’attaquer à ses causes

structurelles.

En ce sens, le plan de modernisation de Nouakchott illustre les limites

d’une gouvernance dominée par les effets d’annonce plutôt que par la

planification rigoureuse. Présenté pompeusement comme une initiative

ambitieuse, ce dernier semble davantage relever d’une recomposition

budgétaire que d’une stratégie de développement urbain mûrement

réfléchie. L’agrégation de dépenses déjà prévues dans le budget, sous

une nouvelle appellation, donne l’impression d’une opération de

reconditionnement politique destinée à produire un effet d’affichage.

Une politique publique sérieuse suppose diagnostics, planification,

concertation et calendrier d’exécution. Or, lorsqu’un projet naît dans

l’urgence médiatique avant d’exister dans la cohérence administrative,

il risque de devenir moins un levier de transformation qu’un artifice de

communication.

Plus préoccupant encore, l’approche gouvernementale n’a pas réussi à

établir un diagnostic clair des problèmes majeurs ni à définir des

priorités claires. L’intervention du Président montre que les dossiers

sont traités avec le même degré d’importance, trahissant une absence

de hiérarchisation et une dispersion des efforts. De surcroît, un élément

fondamental a fait défaut à la démonstration du Président : Les

mécanismes de suivi et d’évaluation, ainsi que les indicateurs de

performance permettant de mesurer les résultats et de rendre les

responsables comptables de leurs actions, sont inexistants. Aucun

dispositif robuste ne permet ainsi d’évaluer la performance des

ministres, ni de s’assurer de l’atteinte des objectifs, ce qui alimente

structurellement le décalage entre discours et résultats réels.

Mais, au-delà des choix politiques, c’est la nature même de la

gouvernance qui interroge. Le Président n’a pas présenté de véritable

stratégie nationale de développement, articulée autour de priorités

claires, de plans sectoriels cohérents et de mécanismes d’évaluation

rigoureux. Sa gouvernance apparaît davantage comme une gestion

administrative du quotidien qu’une action structurée, portée par une

vision et des choix clairement assumés.

Cette impression est renforcée par la composition des gouvernements

successifs. Elle ne traduit pas une logique de cohérence et de rupture,

mais plutôt la recherche de dosages politiques, accompagnée du recours

aux technocrates. Or la compétence technique, aussi nécessaire soit-elle,

ne saurait suppléer l’exigence de vision politique. À force de privilégier

la gestion des équilibres au détriment d’une orientation stratégique

clairement affirmée, l’exécutif donne le sentiment de gérer l’État

davantage qu’il ne le conduit.


S E C T I O N 1 5

Rompre ou s’effondrer

AUJOURD’HUI, LE PAYS SE trouve face à deux options. La première

consiste à maintenir le statu quo en poursuivant les politiques

improvisées. Ce projet est défendu par la coalition de ceux qui

bénéficient de la faiblesse de l’État : élites corrompues, notables,

récipiendaires des marchés publics et courtisans vivant aux marges du

pouvoir. Leur projet n’est pas de réformer l’État, mais de plaire au chef

de l’État pour tirer profit de la situation. La seconde option est celle de

la rupture et des réformes structurelles répondant aux aspirations à un

État plus juste et efficace.

Ce conflit dépasse la simple compétition politique. Il s’agit d’un

affrontement pour l’avenir même de l’État. Or, les pays qui réussissent

ne sont pas toujours les plus riches ; ce sont ceux dont les élites croient

en leur avenir. Lorsqu’elles perdent cette ambition, l’État perd sa

boussole.

La Mauritanie est aujourd’hui à un point de rupture. Le principal facteur

d’instabilité et de désordre est incontestablement la corruption, qui

alimente le désespoir et attise les braises de la discorde. Dans ce

contexte, le plus accablant pour le citoyen, c’est cette impression que

rien ne change, malgré le potentiel immense du pays. Et cette

impression s’accentue lorsque l’on observe d’autres pays, dans des

contextes souvent plus contraints, où l’action gouvernementale

proactive produit des résultats tangibles. Notre pays n’a pas plus de

difficultés que les autres. Il est surtout victime de ses élites, comme un

condamné traîne son boulet.


« Notre pays n’a pas plus de difficultés que les autres. Il est surtout victime de ses élites, comme un condamné traîne son boulet. »


Pauvreté, inégalités, injustices, chômage, promesses non tenues, élites

médiocres et incompétentes, arrogantes et méprisantes, une telle

situation ne saurait perdurer.

Il est impératif de mettre un terme à cette trajectoire avant qu’elle ne

conduise le pays au chaos. Des réformes structurelles sont

indispensables. Les changements de personnes sont nécessaires, mais

ne sauraient, à eux seuls, tenir lieu de stratégie. Il est urgent d’élargir le

champ des réformes et d’oser être ambitieux. Le temps est compté.

Nous devons proposer une nouvelle donne pour restaurer la confiance

d’une société à bout de souffle, refonder le contrat social et engager les

transformations structurelles dont le pays a besoin.

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