Lettre aux députés du parlement mauritanien

Aujourd’hui, 27 novembre 2025, depuis Genève, capitale de la Suisse, moi, Biram Ould Dah Ould Abeid, député à l’Assemblée nationale de Mauritanie, Président de l’ONG IRA et de la Coalition de l’Opposition Mauritanienne Anti-Système, adresse, en guise de soutien à mes sœurs, les veuves des militaires mauritaniens pendus dans la caserne d’Inal dans la nuit du 27 au 28 novembre 1990, cette lettre aux députés du parlement mauritanien. C’est la deuxième fois en huit ans que je leur écris, cette fois à l’occasion de la manifestation commémorant cet assassinat collectif, organisée aujourd’hui devant le Conseil des Nations unies.

J’avais déjà adressé ce même message à mes collègues députés en novembre 2018, depuis ma cellule de prison à Nouakchott, à la suite d’un appel lancé aux élus par la défunte Mère Houleye Sall, présidente de l’Association des veuves. Elle en appelait alors à l’Humanité et à la Conscience des représentants du peuple pour obtenir l’abrogation de la loi d’amnistie qui efface, sans autre forme de procès, les crimes collectifs et les crimes de sang commis le début des années 90 par l’Etat mauritanien contre les communautés mauritaniennes d’ascendance africaine.

Chers élus, honorables collègues,

Je viens de lire un message de notre compatriote octogénaire, Houleye Sall ; elle interpelle nos qualités de dépositaires de la représentation du peuple, dotés du pouvoir de législation dans la République islamique de Mauritanie. Houleye Sall dirige le Collectif des veuves, suite aux disparitions forcées de conjoints et parents masculins, de 1986 à 1991.

À l’époque, le pouvoir du Colonel Maaouiya Sid’Ahmed Taya, chef de la junte, orchestre une tentative de génocide contre les populations afro-mauritaniennes, par la spoliation des terres et du bétail, l’emprisonnement et la torture de cadres, élèves et étudiants, la déportation massive, les exécutions judiciaires et extrajudiciaires d’intellectuels et militaires, et l’épuration de l’appareil d’État, sur la base exclusive de l’ethnicité.

Houleye Sall perdait alors son unique enfant, jeune officier ; comme des centaines d’autres mères de famille, elle poursuit depuis une laborieuse entreprise de mémoire et de réparation, en vain, hélas.

La loi numéro 93-23 du 14 juin 1993, en son article premier, énonce :

Article premier : « Amnistie pleine et entière est accordée :

Aux membres des forces armées et de sécurité auteurs des infractions commises entre le 1er janvier 1989 et le 18 avril 1992 et relatives aux événements qui se sont déroulés au sein de ces forces et ayant engendré des actions armées et des actes de violences ;

Aux citoyens mauritaniens auteurs des infractions suite aux actions armées et actes de violences et d’intimidations entrepris durant la même période.

Article 2 : Toute plainte, tout procès-verbal ou document d’enquête relatifs à cette période et concernant une personne ayant bénéficié de cette amnistie, seront classés sans suite.

Depuis trente années, ces braves femmes mènent, souvent seules, dans l’indifférence ou l’hostilité d’une partie de l’opinion, un combat qu’aucun juste ne renierait : elles entendent rétablir la vérité, la faire savoir et réhabiliter la mémoire de leurs défunts.

Un tel effort consiste à publier le projet politique, les causes et conditions des assassinats, la chaîne de commandement, l’exécution et l’occultation. Chaque aspect comporte, liées et solidaires, une perception de la responsabilité, l’évidence d’une sanction et la pédagogie du souvenir, pour que la communauté de destin recouvre à nouveau du sens. Tous les enjeux de la question renvoient à l’État mauritanien.

Aujourd’hui, le pays se targue d’avoir tourné la page des pouvoirs d’exception. Ould Taya poursuit un exil doré au Qatar, mais l’immunité criminelle de 1993 demeure en vigueur, inscrite sur notre table des lois. Au nom de quelle rationalité, de quelle humanité pervertie faut-il la maintenir ?

Voilà les interrogations simples auxquelles l’apostrophe de Houleye Sall renvoie les députés et la Mauritanie entière ; si son peuple, réputé musulman, aspire toujours à l’unité dans la dignité, un examen de conscience s’impose.

Aussi, ai-je pris l’initiative de vous écrire, afin de relayer, toujours et encore, cette voix de sanglots taris, dont nous nous efforçons d’étouffer l’injonction morale.

Allons, un peu de courage ! Enfin, osons abroger l’ignominie de 1993, cessons de couvrir la tuerie en flagrance, sans quoi nous ne vaudrions nos suffrages et deviendrions, ensemble, de vulgaires justiciables devant la Cour d’Assises du siècle !

Genève, le 27 novembre 2025

Laisser un commentaire

- Powered by WEB MG Records.com
Translate »